Le passage Pommeraye est une galerie couverte du XIXe siècle qui relie la rue de la Fosse à la rue Santeuil, en plein centre de Nantes. Ouvert en 1843 et classé monument historique en 1976, il rattrape près de dix mètres de dénivelé sur trois niveaux, autour d’un escalier monumental coiffé d’une verrière.
Les Nantais le traversent souvent sans y penser, pour couper entre le bas et le haut de la ville. Les visiteurs, eux, s’arrêtent sur le premier palier et lèvent la tête. Les deux attitudes se défendent, à condition de savoir quoi regarder. Voici le passage vu d’ici : ce qu’il raconte, ce qu’il cache et comment l’inscrire dans une vraie promenade.
Pourquoi une galerie à trois étages au milieu d’une pente
Tout part d’un problème de relief. Au XIXe siècle, le quartier des affaires, autour du palais de la Bourse et de la place du Commerce, occupe le bas de la ville, près du port. Le quartier de la culture, autour de la place Graslin, domine le coteau. Entre les deux, des rues étroites et une pente raide.
Louis Pommeraye, notaire né en 1806, et Charles Guilloux, restaurateur, imaginent une réponse commerciale : un passage couvert bordé de boutiques, dans la veine des galeries parisiennes de l’époque. Les architectes Jean-Baptiste Buron et Hippolyte Durand-Gasselin lancent le chantier à la fin de 1840. Le passage est mis en service le 3 juillet 1843, rappelle Wikipédia.
Le programme tient en quelques chiffres :
- 134 mètres de long, de la rue de la Fosse à la rue Santeuil ;
- 20 mètres de hauteur sous la verrière ;
- un dénivelé de 9,40 à 10 mètres selon les relevés ;
- trois niveaux organisés autour d’un escalier central.
Le succès architectural ne sauve pas l’affaire. La société est liquidée en 1849 et Louis Pommeraye meurt le 6 août 1850. En 1852, le nouveau propriétaire obtient l’autorisation de relier le passage à la rue du Puits-d’Argent par la galerie Régnier, pour faciliter l’accès à la rue Crébillon. Cette mezzanine intermédiaire complète depuis le parcours que vous empruntez aujourd’hui.
Le décor du passage Pommeraye, palier après palier
Le passage se lit comme un livre d’images, à condition de ralentir. Trois familles d’ornements se partagent les murs, et chacune mérite quelques minutes.
Les allégories de Jean Debay
Le sculpteur parisien Jean Debay signe les statues des deuxième et troisième niveaux, ainsi que les figures allégoriques en terre cuite qui entourent l’escalier. Chacune incarne une activité : le Commerce, l’Industrie, l’Agriculture, les Beaux-arts, le Spectacle, les Sciences et le Commerce maritime. Le programme résume l’ambition du lieu. Nantes s’y met en scène en cité marchande, portuaire et cultivée à la fois.
Sur la galerie Régnier, Debay encadre l’horloge de deux statues d’enfant, le Jour et la Nuit. Beaucoup de visiteurs les ratent, faute de monter jusqu’à la mezzanine.
Les huit médaillons de Grootaërs
Guillaume Grootaërs fils réalise une série de huit médaillons consacrés à des célébrités de la région. En cherchant bien, vous y reconnaîtrez le philosophe Abélard, le connétable Olivier de Clisson, les marins Cassard et du Couëdic ou le général Dumoustier. Avec des enfants, le jeu consiste à retrouver les huit visages avant de ressortir.
Fonte, verre et lumière
Les éléments métalliques, escalier, rambardes et becs de gaz, sortent de la fonderie Voruz, d’après les modèles du menuisier-modeleur Lotz. Au-dessus, la verrière de fer et de verre, dont la portée varie de 4,2 à 10,2 mètres, filtre une lumière douce souvent comparée à un effet d’aquarium. C’est elle qui donne au lieu son air suspendu.

Un décor de cinéma et de roman
Peu de lieux nantais ont autant inspiré les artistes. Jacques Demy, adolescent, fréquentait un ciné-club installé dans le passage. Devenu cinéaste, il y tourne des scènes de Lola, sorti en 1961, puis une courte séquence d’environ 25 secondes des Parapluies de Cherbourg (1964) et des plans d’Une chambre en ville (1982). Avant lui, Maurice Gleize y avait filmé Le Bateau à soupe, en 1947.
Les écrivains ne sont pas en reste. Flaubert, dans Par les champs et par les grèves, relève les stores de Chine, les sandales turques et les paniers du Nil exposés en vitrine. André Pieyre de Mandiargues, dans Le Musée noir (1946), décrit un passage plongé dans la semi-obscurité et gagné par la décrépitude.
Julien Gracq se montre plus partagé dans La Forme d’une ville (1985). Il regrette un manque de confidentialité poétique, mais concède qu’« il n’est pas d’image de la ville qui s’imprime dans la mémoire avec une netteté aussi photographique ». Tout Nantais qui a grandi ici vous le confirmera.
Le lieu que vous traversez n’a donc rien d’un décor figé. Il a changé de visage au fil du temps, du chic des débuts à la pénombre décrite au milieu du XXe siècle, avant une renaissance récente.
Une restauration fidèle à 1843
Le passage est classé monument historique depuis le 26 décembre 1976. Le classement couvre les parties communes, pas l’intérieur des boutiques. Entre janvier 2013 et mars 2015, un vaste chantier a pris le parti de la restitution, avec une cible claire : retrouver l’état du passage à son ouverture. La rénovation a été inaugurée le 18 juin 2015.
Quelques repères de ce chantier, d’après Wikipédia :
- 400 kilos de fonte pour les pièces refaites ;
- 200 mètres de câbles électriques posés ;
- des luminaires à LED qui reproduisent les becs de gaz d’origine ;
- des grilles confiées à un atelier de ferronnerie pour leur restauration.
Détail que peu de visiteurs soupçonnent : le passage Pommeraye est un espace privé. Une copropriété d’une soixantaine de membres finance son entretien, avec le soutien de l’État et de la Région, et des grilles le ferment la nuit. Le nom lui-même est devenu une marque déposée auprès de l’INPI le 7 mai 2015. Vous circulez donc dans un bien partagé, ouvert aux promeneurs : un peu de discrétion sur les paliers reste bienvenue, surtout pour les photos.

Le meilleur moment pour y passer
Le passage change d’humeur selon l’heure et la météo. Aucun horaire ici, puisque ce sont les commerces qui rythment la journée, mais quelques repères d’habitué :
- le matin en semaine : galerie calme, rideaux qui se lèvent, lumière régulière sous la verrière, le meilleur moment pour lire les sculptures ;
- le samedi après-midi : foule dense sur l’escalier, ambiance de rue commerçante couverte, photos plus délicates ;
- les jours de pluie : le passage devient un refuge et un raccourci au sec entre le bas et le haut du centre, et notre guide des sorties à Nantes en famille le range parmi les visites à l’abri ;
- la fin de journée en hiver : les luminaires prennent le relais de la verrière et rendent au lieu l’éclairage pensé pour le gaz.
Un conseil de Nantais : entrez par le bas, côté rue de la Fosse. La montée révèle les niveaux l’un après l’autre et l’escalier central apparaît de face, comme sur une scène. Dans l’autre sens, vous plongez sur la galerie sans voir venir le décor.
Intégrer le passage à une balade dans le centre
La traversée prend quelques minutes. Le passage prend tout son sens comme charnière d’une promenade qui monte du fleuve vers les places du XVIIIe siècle. L’itinéraire suivant se fait à pied, le temps d’une matinée tranquille.
- Le quai de la Fosse. Commencez par le mémorial de l’abolition de l’esclavage, ouvert le 25 mars 2012 entre l’ancien bâtiment du port et le pont Anne-de-Bretagne. Ses 2 000 plaques de verre gravées rappellent le rôle de Nantes dans la traite au XVIIIe siècle. Partir du fleuve replace la galerie dans son contexte portuaire.
- La place du Commerce. Le palais de la Bourse, dessiné par Mathurin Crucy et construit de 1790 à 1815, borde la place. Ses dix statues allégoriques de façade, détruites pendant la Seconde Guerre mondiale, ont été remplacées par des copies en avril 2019.
- Le passage, de bas en haut, de la rue de la Fosse à la rue Santeuil.
- La place Graslin. Le théâtre, élevé en 1788 sur les plans de Mathurin Crucy, fait face à une brasserie Art nouveau inaugurée le 1er avril 1895 et classée monument historique en 1964.
- La rue Crébillon. Longue de 240 mètres et entièrement piétonne depuis le 1er octobre 2012, elle relie la place Graslin à la place Royale. Elle a donné aux Nantais le verbe « crébillonner », flâner de vitrine en vitrine : selon Stéphane Pajot, cité par Wikipédia, c’est le seul cas en France d’un nom de rue devenu verbe.
- La place Royale. Sa fontaine, inaugurée le 16 mars 1865, figure la ville de Nantes en marbre blanc, entourée des bronzes de la Loire et de ses affluents : l’Erdre, la Sèvre, le Cher et le Loiret.

De la place Royale, le Bouffay et le château des ducs ne sont plus qu’à quelques minutes. Le guide des lieux à visiter à Nantes détaille ces étapes une à une, et notre itinéraire pour un week-end à Nantes consacre une journée entière au centre historique. Pour déjeuner près des remparts, la sélection des restaurants autour du château prend le relais.
Les petits détails que les visiteurs manquent
Même des habitués passent à côté de certains éléments. Gardez cette courte liste en tête pendant la traversée :
- la mezzanine Régnier, avec son horloge et ses deux enfants sculptés, que beaucoup ne voient pas faute de s’y arrêter ;
- les médaillons, placés assez haut pour échapper au regard depuis l’escalier ;
- la sortie latérale vers la rue du Puits-d’Argent, plus discrète, pratique pour rejoindre directement la rue Crébillon ;
- l’entrée haute, en retrait d’une dizaine de mètres par rapport à la rue Crébillon, que de nombreux passants longent sans la remarquer ;
- les rambardes et les luminaires, à regarder de près pour apprécier le travail de la fonte.
Le passage sert aussi de porte d’entrée vers Graslin, l’un des secteurs les plus élégants du centre. Pour en saisir l’ambiance au quotidien, le guide des quartiers de Nantes décrit ce voisinage d’immeubles du XIXe siècle et de places piétonnes.
Prochaine étape : la montée, un matin de semaine
Choisissez un matin de semaine, entrez par la rue de la Fosse et gravissez l’escalier sans vous presser. Comptez les huit médaillons, cherchez le Jour et la Nuit sur la galerie Régnier, puis sortez vers la place Graslin. Terminez par la rue Crébillon et la fontaine de la place Royale : vous aurez vu le passage comme le voient ceux qui l’empruntent chaque jour, en connaissant enfin son histoire.
